Le 16 décembre 1893, la naissance d’une rock-star entre deux fauteuils du Carnegie Hall

La partition originale de la symphonie du Nouveau Monde, d'Antonin Dvorak (1893)
La partition originale de la symphonie du Nouveau Monde, d’Antonin Dvorak (1893)

Le 16 décembre 1893, la symphonie dite « Du Nouveau Monde » est créée à New-York, au Carnegie Hall. Un immense succès pour Antonin Dvorak, son compositeur. Récit d’une folle soirée.

« La symphonie du Nouveau Monde tourne à un catalogue de petites mélodies, où l’on distingue plus ou moins un écho des « negros spirituals » et des chansons de cow-boys… Dans le dernier mouvement, quand Dvorak veut forcer la voix, ses trompettes et ses timbales deviennent assez vulgaires, alternant avec une sentimentalité qui se relâche. Cette symphonie est bien le type des œuvres qui donnent aux auditeurs d’une demi-culture la sensation de s’élever à la « grande musique » ; d’où, son succès universel. »
(Une Histoire de la musique, Lucien Rebatet, 1969)

Ces quelques lignes impitoyables, dont Lucien Rebatet, écrivain et critique musical, gifle Dvorak et son œuvre la plus connue, révèlent : 1/ la relation particulière qu’a longtemps entretenue la France avec le compositeur tchèque ; 2/ les penchants systématiques du drapeau bleu-blanc-rouge à l’anticonformisme.

En somme, le rejet mi-pédant, mi-méprisant d’un compositeur que l’on dit mélodiste divertissant, parfois lourd et, surtout, très rural, mais dénué de qualités artistiques. Un plouc, bien loin des hautes-sphères parisiennes.

Et le poncif si français de l’amour Poulidor, de l’échec glorieux, de la réussite incomplète racontant des histoires dans ses défaites inexplicables. Ou cet autre, si prégnant, du génie dilettante aux dons innés, de l’enfant Rimbaud outrancier aux créations hors-norme, à l’écriture facile et au rire sarcastique.

Poncifs ô combien erronés ! Poulidor possède un palmarès plus long qu’une étape du Tour de France ; et Rimbaud a, lui, étudié, lu, appris des textes depuis ses plus jeunes années, « cultivant son âme plus qu’aucun », avant de délaisser définitivement la littérature et ses choses vaines. Point d’échec permanent, point de dilettantisme !

Portrait d'Antonin Dvorak (1841-1904) (source : Wikipédia)
Portrait d’Antonin Dvorak (1841-1904) (source : Wikipédia)

Il faut croire que Dvorak n’a pas le profil des stars à la française… Fils d’un aubergiste-boucher, élevé dans des villages de la campagne de Bohême, à Nelahozeves, puis Zlonice et Ceska Kamenice, sur les berges poissonneuses de la Vltava, au milieu des forêts et des champs, il est un père de famille apprécié de ses six enfants, attentionné, discret et fervent croyant. Surtout, un travailleur, pétri de musique, qui ne rencontre le succès qu’à 37 ans, après des années passées d’abord comme altiste dans des orchestres, puis dédiées à la composition.

Pas de quoi séduire le Français exigeant, faut-il croire.

Néanmoins, face au rejet parisien du travail de Dvorak, restent les réceptions prussienne, autrichienne, russe et anglo-saxonne. Ainsi, devient-il le premier compositeur tchèque à être décoré de la Croix de Fer par l’empereur François-Joseph, mais est aussi nommé docteur honoris causa des universités de Prague et de Cambridge. Salué, de son vivant, comme l’un des plus grands symphonistes de son siècle, il est (quasi, donc) unanimement apprécié pour ses Danses slaves et ses Quatuors, puis son Stabat Mater et son Requiem. Et tenu en très haute estime par ses pairs, Johannes Brahms, Edvard Grieg, Gustav Mahler ou Piotr Tchaikovsky.

 « Cher bien-aimé et très honoré ami !
[…] Votre avis sur mon opéra m’est particulièrement précieux, non seulement parce que vous êtes un grand artiste, mais aussi parce que vous êtes un homme droit et sincère ! […] Je vous remercie encore de tout mon cœur !!! »

Piotr Tchaïkovski, dans une lettre adressée à Antonin Dvorak

Dans le panthéon de la musique classique, sa symphonie en Mi mineur, « Du Nouveau Monde », occupe d’ailleurs une place d’exception. Certes, comme souvent, les pièces les plus médiatiques occultent les chefs d’œuvre précédents, ses septième et huitième symphonies, notamment. Mais celle-ci raconte mieux qu’aucune autre l’immense réussite de Dvorak outre-Atlantique.

Quand il en commence l’écriture, en février 1893, il réside à New-York depuis six mois, dans un appartement en plein Manhattan, ayant accepté la direction du Conservatoire National de Musique. Avec une mission terriblement pompeuse, comme il l’explique à Joseph Hlavcka, un ami : « Les Américains attendent de grandes choses de moi et veulent principalement que je leur montre, dit-on, le chemin de la terre promise et du règne d’un art nouveau et indépendant. En bref, fonder une musique nationale ! Pardonnez-moi d’être aussi peu modeste mais je ne vous en dis pas plus que ce qu’en écrivent en permanence les journaux… »

Manhattan, à New-York, en 1873 (de George Schlegel)
Manhattan, à New-York, en 1873 (de George Schlegel)

Première de ses œuvres composées sur le sol américain, cette neuvième symphonie voit le jour le 16 décembre 1893, au Carnegie Hall, à New-York. A l’aube de cette première, la presse fait ses gros titres de l’événement. Dvorak réussira-t-il ce pari un peu fou d’une création chantant l’Amérique, son énergie vrombissante comme ses étendues infinies, ses villes déjà énormes qui s’agitent et bourdonnent, hyperactives, comme la quiétude de son Grand Ouest que peuplent douloureusement les colons et les Amérindiens ? L’excitation et les attentes sont énormes, et l’affluence promet d’être exceptionnelle : « Il y avait tellement de demandes de tickets pour la première de la symphonie du Nouveau Monde que le Carnegie Hall, une salle pourtant déjà très importante, dut augmenter le nombre de sièges », se souvient, dans ses mémoires, le plus jeune fils du compositeur, Otakar.

Ce samedi soir, Dvorak est dans sa loge. Caché, il évite les regards. Non, qu’il soit angoissé par ce moment d’importance, qui décidera de sa postérité, mais il est, depuis quelque temps, oppressé par la vie new-yorkaise. Son agoraphobie prend peu à peu le pas sur le plaisir intense qu’il a eu à découvrir ce monde nouveau.

Le chef d’orchestre, Anton Seidl, dresse sa baguette… les premières notes s’élèvent.

Les violons lancent délicatement le premier mouvement ; les cors tonnent deux coups ; et le thème se développe… Ce mouvement, tiraillé entre Adagio et Allegro molto, c’est Dvorak qui, campé sur le bastingage du S.S.Saale, le vapeur qui l’emmène en Amérique, découvre la Statue de la Liberté, les incessants mouvements des navires dans le port et la baie de l’Hudson, l’effervescence de Manhattan. Une vision « à couper le souffle », qu’il relate dans un courrier à sa famille. « L’Allegro incorpore les principes que j’ai exploités dans les Danses Slaves », explique le compositeur, comme une profession de foi, dans une interview au New-York Herald, le 16 décembre. « Principes qui sont de préserver, traduire en musique, l’âme d’une race aussi distincte dans ses mélodies nationales que dans ses chants populaires. » Les sept coups des trombones concluent le mouvement… et « le public éclate en d’inattendus et longs applaudissements », confirme Otakar.

Le calme revient. Les cors lancent leurs appels dans le deuxième mouvement… et invoquent l’Amérique élégiaque sur les rives de la Moldau, le Sud-Mississipi en plein centre de Prague. Un hymne universel. « Le Largo est l’expression du propre déracinement de Dvorak, de son désir de rentrer au pays », analyse William Arms Fisher, un élève du Tchèque. « Avec quelque chose de la solitude des prairies à perte de vue, le vague souvenir des temps révolus des Peaux-Rouges et un sens de la tragédie de l’homme noir, comme celui-ci le chante dans ses spirituals. » Le mélange de danses d’Europe de l’est à des rythmes syncopés et l’utilisation de la gamme pentatonique, qui s’entend dans les chants des esclaves noirs trimant au milieu des champs de coton. Le maître confirme : « Ce Largo est différent des pages classiques du genre. C’est en réalité une esquisse pour une œuvre plus longue, une cantate ou un opéra, que j’ai l’intention d’écrire. »

Art Tatum a repris un air du Largo de la symphonie du Nouveau Monde, comme la 7ème Humoresque de Dvorak (photo de William Gottlieb, 1946)
Art Tatum a repris un air du Largo de la symphonie du Nouveau Monde, comme la 7ème Humoresque de Dvorak (photo de William Gottlieb, 1946)

Une « esquisse » fondée sur le Chant de Hiawatha, un poème de Henry Longfellow, narrant la vie d’un Indien, de sa naissance à sa transfiguration. Les référents d’une minorité, qui côtoient ceux d’une autre, les spirituals. Et Dvorak d’ajouter, en une affirmation révolutionnaire à l’heure des suprémacistes blancs  : « Je suis maintenant convaincu que la future musique de ce pays doit être construite sur les fondations des mélodies noires-américaines. » Aux ultimes voix des cordes, qui s’éteignent doucement, l’assistance explose. Et se lève pour acclamer, alors que deux mouvements restent à jouer. « Un murmure balaie la salle. Le nom « Dvorak ! Dvorak ! » passe de bouche en bouche… » relate un journaliste du New-York Herald. Le chef d’orchestre désigne la loge de sa baguette. Le compositeur se montre… « Les mains tremblantes d’émotion, Dr Dvorak envoie un signe de gratitude à Anton Seidl, à l’orchestre, au public, puis disparaît dans l’ombre, alors que l’œuvre reprend. »

« Le Scherzo de la symphonie me fut suggéré par la scène de la fête dans « Hiawatha », durant laquelle les Indiens dansent. Et c’est également une tentative que j’ai faite afin de faire participer la couleur locale propre à l’hérédité indienne à la musique. » Là encore, pour ce troisième mouvement tonitruant, Dvorak puise dans le poème de Longfellow. Ici, c’est le mariage de Hiawatha en personne qui inspire ses thèmes : un opulent banquet d’esturgeons, de riz, de brochets, de cuissots de cerf, mais aussi de la musique, des danses frénétiques, des pipes parfumées au saule rouge, des contes au coin du feu… Une joie débordante. « Il y a longtemps que je caresse l’idée d’utiliser ce poème. Quand je l’ai connu, il avait vivement suscité mon imagination, et l’impression s’est renforcée depuis que je vis ici. »

Enfin, c’est un Allegro con feroce qui ponctue cet ode à tous les mondes, aux nouveaux et anciens. Dvorak confirme : « Tous les thèmes précédents réapparaissent et sont traités de diverses manières », en un savant mélange, « une puissante synthèse en Mi majeur » qu’unissent « les mélodies populaires imaginaires provenant des terroirs bohémien et américain », d’après le mot du critique Pierre-Emmanuel Barbier. Jusqu’au final, et ses six majestueux coups de semonce. La musique se tait. Un silence. Et le public se lève comme un seul homme, dans les vivas et les applaudissements. Du délire ! « A la fin, le compositeur est bruyamment rappelé », décrit le New-York Herald. Plus d’une vingtaine de fois. « Encore et encore, il salue pour remercier, et encore et encore, les applaudissements retentissent. » Les gens sont « euphoriques », « extatiques », selon le récit d’Otakar. Dvorak se prépare à quitter la salle, mais, dans cette folle atmosphère, il est contraint de rebrousser chemin. Seidl et l’orchestre joignent alors leurs ovations à celles de l’audience.

« J’étais dans ma loge, le hall était plein de la plus belle audience new-yorkaise, et les gens applaudissaient tellement que je dus les remercier de ma loge comme un roi […]. Vous savez comme je préfère couper à de telles ovations, mais je devais le faire, je devais me montrer », raconte Dvorak à Simrock, son éditeur. « Les journaux disent qu’aucun compositeur n’a jamais reçu un tel triomphe. »

Dans les semaines qui suivent, des cravates, des cannes et des cols à son nom sont vendus par milliers. Le pari est gagné… Tant pis pour les Français !


« Avoir une belle idée n’est, en soi, rien d’extraordinaire. Mais mettre en œuvre une idée d’une façon noble et construire quelque chose de grand avec elle, voilà la chose la plus difficile. Là se trouve le véritable art. »

Antonin Dvorak

Cet article a été écrit par R. Le Grognard.

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