Brel : « Le talent, c’est avoir l’envie… Le reste, c’est de la sueur »

Jacques Brel en 1971 (source : Wikipédia/Creative Commons)
Jacques Brel en 1971 (source : Wikipédia/Creative Commons)

En 1971, Jacques Brel donne une interview dans le bar d’un ami, à Knokke, station balnéaire réputée de la Flandre-Occidentale. Le Belge y confie sans vernis ses réflexions sur l’homme et la vie, l’amour et son rapport aux femmes, si particulier et discutable. Il révèle, en somme, les fondations de sa démarche esthétique. Un véritable document que voici dépoussiéré.

De l’art : « L’art, je ne sais pas ce que c’est »
« On raconte ce que l’on rate, on raconte ce qu’on n’arrive pas à faire. C’est un phénomène de compensation. Et j’ai voulu réussir ce phénomène de compensation. Et j’ai dû travailler beaucoup pour cela, bien évidemment. Car je suis convaincu d’une chose : le talent, cela n’existe pas. Le talent, c’est avoir l’envie de faire quelque chose. Je prétends qu’un homme qui, tout à coup, rêve de manger un homard, a le talent de manger ce homard dans l’instant, de le savourer convenablement. Avoir envie de réaliser un rêve, c’est le talent. Et tout le reste, c’est de la sueur. C’est de la transpiration, c’est de la discipline. Je suis sûr de cela. L’art, moi, je ne sais pas ce que c’est. Les artistes, je ne connais pas. Je crois qu’il y a des gens qui travaillent à quelque chose et qui travaillent avec une grande énergie. L’accident de la nature, je n’y crois pas. Pratiquement pas.« 

De l’amitié : « C’est un exercice de grande mauvaise foi »
« Souvent, le fait de connaître les gens, nous fait gommer… Mais heureusement aussi. On n’aurait pas d’amis. L’amitié, c’est un exercice de très grande mauvaise foi et qui est merveilleux. On décrète : je l’aime. Et puis on l’aime. C’est formidable. Mais je crois qu’on est plus lucide, plus précis, plus juste avec des gens qu’on ignore. »

De la vulgarité : « Combien votre fils gagne par mois ? »
« On me reproche souvent d’être vulgaire. D’utiliser des mots vulgaires. Mais « pisser », c’est un mot français. C’est joli, ça siffle, c’est formidable. Et une « braguette », ça aide un certain nombre de manœuvres. [Roter ?] Ce n’est pas vulgaire du tout non plus. Ce qui est vulgaire, c’est deux jeunes gens qui s’aiment, et puis le père de la jeune fille va trouver le père du jeune homme en disant : combien votre fils gagne par mois. Je trouve ça d’une vulgarité abominable, alors qu’une « braguette », « roter » et « pisser »… »

De l’homme : « A 17 ans, l’homme est mort »
« Je crois qu’en fait, un homme passe sa vie à compenser son enfance. Je m’explique. Je crois qu’un homme se termine vers 16-17 ans. Vers 16-17 ans, un homme a eu tous ses rêves. Il ne les connait pas. Mais ils sont passés, ils sont passés en lui. Il sait s’il a envie de brillance, ou de sécurité, ou d’aventure… Il sait. Il ne le sait pas bien, mais il a ressenti le goût des choses, comme le goût du chocolat, comme le goût de la soupe aux choux. Il a le goût de cela.

Et il passe sa vie à vouloir réaliser ses rêves-là. Et je crois qu’à 17 ans, un homme est mort, ou il peut mourir. Et après, je sais que moi j’essaie de réaliser les étonnements, plutôt que les rêves. J’essaie de réaliser les étonnements que j’ai eus jusqu’à, mettons, 20 ans. Et à 40 ans, on s’en aperçoit. A 40 ans, on le sait. Jusqu’à 40 ans, je ne le savais pas. Maintenant, je sais que c’est comme cela. Et peut-être qu’à 60 ans, je vais découvrir autre chose. »

La plage de Knokke, en Belgique (source : Wikipédia/Creative Commons)
La plage de Knokke, en Belgique (source : Wikipédia/Creative Commons)

Du couple : « La femme a envie qu’on lui ponde un oeuf »
« Je crois que foncièrement l’homme est un nomade. L’homme n’est pas un sédentaire. Je crois savoir, mais ce n’est pas prouvé, que le mot « vilain », au Moyen-âge, voulait dire « un homme qui habitait la ville ». Je trouve cela assez bien (sourire). Et je crois que l’homme est un nomade, il est fait pour se promener, pour aller voir de l’autre côté de la colline. Je parle de l’homme, du mâle. Je crois vraiment cela. Et je crois que, par essence, la femme l’arrête.

Alors l’homme s’arrête près d’une femme et la femme a envie qu’on lui ponde un œuf. Toujours. Toutes les femmes du monde ont envie qu’on leur ponde un œuf. Et je comprends cela. Et puis on pond l’œuf. Alors l’homme, il est bien bon… Il est gentil, il calcule infiniment moins que la femme. Je ne dis pas que la femme est méchante, je dis que l’homme est con. Voilà ce que je dis. Et l’homme, il reste près de cet œuf. Et puis, il faut de la paille en-dessous, alors, l’homme, il va chercher de la paille à mettre en-dessous. Et puis, un jour, il pleut (rires). Alors il va chercher de la paille et il lui fait un toit. Et puis après, il y a des courants d’air, alors il bâtit des murs. Et puis après, il reste là.

Et l’homme est un nomade. Et toute sa vie, un homme normal, je crois, rêve de foutre le camp, d’espèces d’aventures, quel qu’il soit, même si le gars est fonctionnaire depuis 40 ans, quand on le voit un soir et qu’il essaie de se libérer un peu, il vous dit : « J’aurais voulu être pilote, j’aurais voulu être machin… » Tous les hommes ont envie de vivre quelque chose. Et les hommes ne sont malheureux que dans la mesure où ils n’assument les rêves qu’ils ont. Alors que la femme a un rêve : c’est de garder le gars.

Ce n’est pas méchant (sourire), c’est un ennemi. C’est un merveilleux ennemi (sourire). Si tous mes ennemis étaient nus, qu’est-ce que je les aimerais… »

Article écrit par R. Le Grognard

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