« Par pitié, leurs amis abrégeaient leur souffrance à coups de pierre… »

Extrait du Code Noir de 1685 : "Article 38 - L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois [...] aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lys sur une épaule ; et s'il récidive [...] aura le jarret coupé ; et, la troisième fois, il sera puni de mort.
Extrait du Code Noir de 1685 : « Article 38 – L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois […] aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; et s’il récidive […] aura le jarret coupé ; et, la troisième fois, il sera puni de mort.

« Si vous prenez strictement, juridiquement, par définition, ceux qui sont allés chercher les esclaves en Afrique pour travailler dans les plantations ne voulaient pas les exterminer. Ils voulaient les faire travailler (hésitation)… gratuitement. Je pense qu’il y a, dans cette concurrence (victimaire), un contresens. […] L’esclavage n’est pas un génocide. »

George Pau-Langevin est ministre. Ministre des Outre-Mer, ministre de la République française. Dans ces mots, diffusés par Guyane 1ère, elle relativise « juridiquement » l’importance de la traite négrière, au prétexte que les esclavagistes ne voulaient pas tuer, mais faire travailler.

Alors que plus de trois millions de Français sont au chômage, sa remarque sonne comme un clin d’œil potache à l’actualité… Sacrée George, toujours le bon mot ! Si convaincante qu’on en viendrait à envier cette époque bénie du plein emploi pour les populations noires. Que ne donnerait-on pas pour aller récolter un peu de canne à sucre sous le soleil des Antilles ? Douceur de vivre, détente et jacuzzi. Veinards de Blacks ! C’est gratuit ? Comme un stage ou du bénévolat. Mieux, du boy-scoutisme ! Et oui, rien de mieux qu’un camp d’été à jouer aux esclaves pour apprendre à être débrouillard en toutes situations, habile de ses dix doigts (s’il vous en reste dix), insensible aux petites douleurs quotidiennes, capable de courir plus vite qu’une meute de molosses ou de se passer de certains membres, un bras, une jambe, du superflu.

Interpellée par des journalistes, George Pau-Langevin réagit aux propos de François Hollande, tenus lors d’un discours au mémorial de la Shoah. Pour le Président, c’est clair, « la Shoah [est] le plus grand crime jamais connu et jamais commis dans l’humanité ». Et Madame le Ministre, un peu gênée, de rationaliser pour légitimer cette affirmation.

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George Pau-Langevin, Ministre des Outre-Mer, en 2013 (source : Wikipédia/Matthieu Riegler)

1/ L’argument juridique
Il faut dire que, « juridiquement », l’esclavage était autorisé. C’est donc bien que le juridique a raison, toujours raison ! D’ailleurs, un Code Noir avait été rédigé en partie par Colbert, entre le XVIIème et le XVIIIème siècle, afin d’optimiser, légalement, l’outil esclave pour répondre à des impératifs économiques. Ce Code Noir autorisait les châtiments corporels, les mutilations ou la peine de mort.

2/ L’argument sémantique
Et si ce n’est pas le juridique, c’est le sémantique ! « Génocide : crime contre l’humanité tendant à la destruction de tout ou partie d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux. » C’est le Larousse qui le dit. Dans Les Traites négrières, Olivier Pétré-Grenouilleau estime à 28 millions le nombre d’Africains déportés comme esclaves. Mais, selon W.E.B. Du Bois, un historien américain, pour un déporté, il y aurait eu, en moyenne, quatre morts dus aux conditions de détention, aux sanctions ou aux suicides. Faites le calcul. Car la France, qui n’a pas reconnu la traite des Noirs comme un génocide, elle, a certainement oublié ses fondamentaux mathématiques. Non, gageons qu’aucune ethnie n’a été proche de l’extinction suite à ce traitement. A croire qu’un « génocide » se juge à la publication, ou non, d’un manifeste, d’un plaidoyer, d’un Mein Kampf. Les Arméniens ou les Rwandais, comme les Amérindiens, seront ravis d’entendre que leur massacre est un crime, certes, mais moins un crime qu’un autre crime.

3/ L’arbitraire
Enfin, si ce n’est ni le juridique, ni le sémantique, c’est l’arbitraire qui légitime la hiérarchisation. Le génocide comme maillot jaune du crime contre l’humanité, la traite des Noirs ne recevant que le maillot à pois pour ses efforts et sa combativité. Réduire un Noir en esclavage parce qu’il est Noir, le déporter, l’exploiter, puis, éventuellement, le torturer, avant de le tuer, c’est mal. Moins mal que de le tuer… sans le faire travailler ?

esclavefouet (1)Dans l’Histoire de la Martinique, d’Armand Nicolas, l’auteur recense quelques uns des sévices infligés à des enfants d’esclave. Ainsi, son maître força Jean-Baptiste, neuf ans, à manger des mixtures mélangées faites d’excréments d’humains et d’animaux, après lui avoir tranché le lobe de l’oreille. De son côté, Lucette, 12 ans, fut bastonnée, avant d’expérimenter l’écrasement facial, puis d’être ébouillantée aux pieds, brûlée au cou et aux bras par un couteau chauffé à blanc ; et, pour finir, se voir introduire du piment dans ses organes sexuels. La jeune Adibau, elle, endura 150 coups de fouet et mourut ensuite dans un cachot insalubre. Quant à Jean-Paul, un gamin de 11 ans, c’est le supplice de la « baignoire » qui lui fut infligé.

« On faisait jeter des nègres dans les fourneaux, dans les chaudières bouillantes »

Autant de sévices très courants, sans aucune considération d’âge, ni de sexe. Ainsi, les esclaves punis de coups de fouet étaient généralement suspendus par les quatre membres ou attachés à une échelle, mais, « lorsqu’une [malheureuse] était enceinte, un trou était creusé dans le sol pour y loger sa grossesse pendant qu’elle recevait les vingt-neuf coups de fouet réglementaires qui déchiraient ses chairs », raconte Victor Schoelcher, dans la Vie de Toussaint Louverture. Dans la foulée, pour marquer le coup, on n’hésitait pas à verser qui du piment, qui du vinaigre, qui du poivre dans les blessures béantes de la victime. Une manière d’accélérer la cicatrisation afin de remettre rapidement l’esclave au travail.

L’objectif était simple : laisser des marques visibles du supplice, pour l’exemple, afin de calmer les velléités de révolte. Alors on ampute les mains, les jambes, les appareils génitaux. On arrache les dents, on crève les yeux. Et puis, si l’on en vient à tuer, il faut créer, innover, impressionner les voisins et les notables de la région !

ob_b683ace7bb83fd53fb2116ef66572981_esclaves-tortures2-2On pend, par la tête comme par les pieds. On écartèle. On plonge dans la chaux vive. On enduit son visage de sucre et on enterre le fautif près d’un nid de guêpes, de fourmis rouges… On bourre de la poudre à canon dans l’anus et on y met le feu. Dans un de ses ouvrages, Nègres et Juifs au XVIIIème siècle, Pierre Pluchon retranscrit le témoignage d’un gérant de plantation : « On faisait jeter des nègres dans les fourneaux, dans les chaudières bouillantes, ou on les faisait enterrer vifs et debout, ayant seulement la tête dehors, et les laissant mourir de cette manière. Par pitié, leurs amis abrégeaient leurs souffrance à coups de pierre. »

Tout cela, Madame George Pau-Langevin ne peut pas l’ignorer.

Il n’y a pas de « contresens » dans cette « concurrence victimaire ». Il ne devrait, surtout, ne pas y avoir de « concurrence victimaire » : la barbarie humaine se fiche des hiérarchisations.

Et c’est, d’abord, aux représentants de l’Etat de ne pas hiérarchiser la barbarie. Car « c’est ce genre de hiérarchisations des horreurs de l’humanité qui engendrent d’autres discriminations, toutes aussi pernicieuses », se scandalise la chanteuse guadeloupéenne Joëlle Ursull dans une lettre ouverte à François Hollande.

A l’heure où :

  • les actes antisémites augmentent avec plus de 850 cas en 2014, soit deux fois plus qu’en 2013, dont un nombre plus important de violences, actes de vandalisme, incendies volontaires ou dégradations ;
  • les profanations d’églises se multiplient (en 2012, sur les 201 les profanations religieuses, 191 avaient touchées des cimetières chrétiens), dans l’Ain, dans le Jura, à Nantes – où le Parquet estime que jeter un crucifix par terre, dans la Basilique, et pisser dessus n’est pas une profanation ;
  • des mosquées ont été visées par des jets de grenade, des tirs d’armes à feu (en deux semaines, après les attentats de Charlie-Hebdo, presque autant d’actes islamophobes qu’en 2014, sur toute l’année, avaient été recensés) ;
  • des fans de football osent chanter « We’re racist, we’re racist » et empêcher un Noir d’entrer dans le métro parisien sans que personne n’intervienne ;
  • Roger Cukierman, président du CRIF, se rapproche de Marine Le Pen, qu’il juge « irréprochable » et affirme, sans sourciller : « Toutes les violence, et il faut dire les choses, sont commises par des jeunes musulmans » ;

Il est du devoir des institutions de ne pas diviser la nation. Et, lorsque François Hollande et George Pau-Langevin, hiérarchisent les crimes, ils divisent la nation.

Irresponsable.

Article écrit par R. Le Grognard

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Une réflexion sur “« Par pitié, leurs amis abrégeaient leur souffrance à coups de pierre… »

  1. Bien d’accord, la moindre des choses pour un gouvernement c’est de traiter également les problèmes. En ce moment il y a vraiment pas besoin d’en rajouter…

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