Question : fallait-il vendre des Rafale à l’Egypte ?

Pas moins de 24 avions Rafale ont été vendus à l'Egypte (source : Joey Quan/Flickr photostream)
Pas moins de 24 avions Rafale ont été vendus à l’Egypte (source : Joey Quan/Flickr photostream)

Lundi 16 février, la France a signé d’importants contrats de vente avec l’Egypte. Mais pas n’importe quels contrats : des contrats d’armement.

5,2 milliards d’euros pour la vente de 24 avions Rafale développés par Dassault Aviation, une frégate multimissions FREMM produite par DCNS, des missiles air-air MICA et de croisières SCALP fabriqués par MBDA, des missiles air-sol AASM conçus par Sagem Défense Sécurité, ainsi que les leurres pour Rafale de Lacroix Défense.

5,2 milliards d’euros et, pour la première fois, l’exportation du Rafale, l’un des fleurons de la Marine nationale et de l’Armée de l’air, mis en service en 2002. A première vue, il n’y avait aucune raison de refuser une somme aussi colossale alors que les caisses de l’Etat sonnent creux. D’autant qu’un premier acompte de 500 millions devrait être payé d’ici trois semaines.

Mais…

Question : fallait-il vendre ces Rafale à l’Egypte ?

Hypothèse 1 : Non, parce que l’actuel Président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, était ministre de la Défense le 14 août 2013. Ce jour-là, avec sa bénédiction, un mois après le putsch militaire et la destitution forcée de Mohammed Morsi, son prédécesseur, les forces de l’ordre ouvrent le feu à balles réelles sur des manifestants pro-Morsi rassemblés pacifiquement sur les places Rabaa et Nahda, au Caire. L’ONG Human Rights Watch, dans un rapport très sérieux, évoque le nombre de 817 morts sur la seule place Rabaa. Pis, selon elle, le massacre fut décidé au plus haut niveau de l’Etat. D’ailleurs, en septembre 2013, Hazem al-Beblawi, Premier ministre, l’a reconnu : « On s’attendait à bien pire. Le bilan final est inférieur à nos prévisions. » Des prévisions du gouvernement qui tablaient plutôt sur 3500 morts avant l’opération. Pour HRW, cela ne fait aucun doute : cette tuerie « s’apparente probablement à un crime contre l’humanité ». Un mois après que des millions de personnes ont défendu la liberté d’expression partout dans l’Hexagone, la France vend pour 5,2 milliards d’armement au gouvernement coupable de ce massacre.

Hypothèse 2 : Oui, parce que ces 5,2 milliards d’euros, dont une partie devrait être payée rapidement, devrait faire du bien aux finances françaises. L’ensemble des matériels vendus sera fabriqué en France et, même si aucune création d’emplois ne devrait en découler, le travail ne manquera pas pour ces cinq prochaines années – délai envisagé pour honorer l’intégralité de la commande. Surtout, cette vente de Rafale pourrait bien débloquer la situation du fleuron de Dassault, qui échouait, jusque-là, à s’imposer à l’étranger, généralement doublé par les modèles américains qu’il est pourtant le seul à pouvoir concurrencer. Ainsi, les négociations avec le Qatar pour la vente de 36 appareils seraient assez avancées. Quant à l’Inde, les discussions durent depuis quelques années, mais, si le contrat aboutissait, il pourrait s’agir d’une opération historique, avec la commande de 126 Rafale. Enfin, la Belgique ou la Malaisie pourraient être intéressées. Un effet boule de neige ?

Hypothèse 3 : Non, parce que l’Egypte n’a pas les moyens de payer. Sur ces 5,2 milliards, al-Sissi n’engage des ressources propres qu’à hauteur de 50% – un apport en réalité pris en charge par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Pour le reste, l’Egypte doit souscrire un emprunt auprès de BNP Paribas, du Crédit Agricole et de la Société Générale, qui sont donc parmi les grands gagnants de cette opération. Surtout, la France a accepté que près de trois milliards soient garantis par la COFACE, la Compagnie Française d’Assurance pour le Commerce Extérieur, un organisme, filiale de Natixis, qui gère les garanties publiques de l’Etat à l’exportation et reçoit de ce dernier une rémunération annuelle d’environ 60 millions. Une situation qui pourrait évoluer, puisqu’il a été confirmé, ce 23 février, que Bercy envisageait de transférer les compétences attribuées à la COFACE à la Banque Publique d’Investissement. Que se passera-t-il si l’Egypte ne peut plus payer ? La COFACE prendra le relais. Et, derrière, indirectement, le contribuable.

Hypothèse 4 : Oui, parce que l’Egypte s’engage dans la lutte contre l’Etat Islamique en Lybie, dont des positions ont été bombardées ce lundi par l’aviation égyptienne. Et que cette démarche confirme l’évolution des relations entre l’Egypte et Israel, qui avait soutenu le putsch de juillet 2013 contre Mohammed Morsi, incitant les Etats-Unis à ne pas prendre de sanctions suite au massacre de la place Rabaa et dont les investissements au pays des pharaons se sont renforcés depuis 2011. Par ailleurs, comme le confiait dernièrement Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, sur RMC : « Le président al-Sissi a d’abord une nécessité stratégique : assurer la sécurité du Canal de Suez par lequel passe une grande partie du trafic mondial. C’est la première raison de l’urgence d’avoir à la fois les capacités navales et aériennes pour assurer cette sécurité. » Un investissement sécuritaire, en somme.

Reporters Sans Frontières place l'Egypte au 158ème rang de son classement de la liberté de la presse, en 2015 (sourc : capture d'écran fr.rsf.org)
Reporters Sans Frontières place l’Egypte au 158ème rang de son classement de la liberté de la presse, en 2015 (sourc : capture d’écran fr.rsf.org)

Hypothèse 5 : Non, parce que le Traité sur le Commerce des Armes, adopté par l’Assemblée générale de l’ONU le 2 avril 2013 et ratifié par la France, nous en empêche, en théorie. Ce traité définit « des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires ». Dont se trouvent, parmi ces règles, la considération de la situation intérieure du pays auquel on vend, la façon dont ce dernier fait respecter les droits de l’Homme ou les potentiels risques qu’il y aurait de voir les équipements cédés détournés à des fins contraires aux engagements de la communauté internationale. Autant dire que vendre des armes à un pays qui a subi un putsch militaire il y a moins de deux ans ; qui muselle la liberté d’expression et apparaît au 158ème rang (sur 180 états) au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, juste derrière l’Irak ; capable de condamner 529 personnes à la pendaison en un verdict et dont les actes de torture sont dénoncés par les ONG ; qui pourrait, demain, retomber dans le giron de l’islamisme radical – même s’il semble vouloir le combattre actuellement… ne semble pas être une décision responsable.

Opinion :

La fin justifie-t-elle les moyens ?

Peut-on, d’un côté défendre la liberté d’expression chez soi et partout dans le monde en associant divers chefs d’état, parfois douteux, à une marche républicaine ; et soutenir, d’un autre côté, l’effort de guerre d’un régime qui, s’il n’est pas officiellement totalitaire, bafoue les droits de l’homme et massacre ses civils sur décision gouvernementale ? Comment compter sur la stabilité d’un Etat dont les armes pourraient être détournées, demain, à des fins bien différentes ?

L’avenir le dira, si l’éthique ni répond pas dès à présent.

Article écrit par R. Le Grognard

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