Devos : « Le rire n’est jamais imbécile »

Raymond Devos, dans son sketch "J'ai des doutes" (source : capture d'écran France 3)
Raymond Devos, dans son sketch « J’ai des doutes » (source : capture d’écran France 3)

En novembre 1984, Raymond Devos accorde un long entretien à la journaliste Kathia David, pour l’émission Star sans stress. Un peu comme Jacques Brel, dans cette interview, proposée précédémment, Devos, alors âgé de 62 ans, se livre sur son métier, sa perception des gens, du monde en général. S’il ne navigue jamais très loin du rire, jusque dans les questions les plus sérieuses, il cherche toujours le mot juste, la précision « cette représentation d’une pensée, c’est-à-dire d’un mouvement intelligent »* qu’est le langage. Avant d’en revenir, systématiquement, aux zygomatiques.

De l’artiste : « C’est une espèce d’appel, c’est une image fulgurante »

« Je crois que c’est ça qui dénote l’artiste : c’est qu’il a des intuitions. Et ça ne s’explique pas. Ce n’est pas encore l’eurêka d’Archimède, mais c’est déjà sur le chemin. C’est une espèce d’appel, c’est une image fulgurante, comme ça, qui vous est donnée. Et vers laquelle on se dirige, parfois même en pensant à autre chose. Ce que je trouve, je le fais partager. Mais, a priori, c’est parce que je suis comme ça. C’est parce que j’ai l’esprit qui joue. Si je n’exerçais pas ce métier d’amuseur, mon esprit jouerait de la même façon. Mais je ne chercherais peut-être pas à en tirer parti. C’est encore une mauvaise phrase, mais, après tout, tirer parti des choses, c’est formidable ! Qu’est-ce qui me caractérise ? C’est que, à partir d’une chose entendue ou vue, mon esprit se met en mouvement et extrapole, et invente une petite histoire pour voir jusqu’où ça ira. »

Du rire : « Si vous riez, vous comprenez, c’est une certitude »

« Bien que ma position soit une position difficile, je suis bien placé, parce que je travaille sur le mode du rire. Or, là, je ne risque pas de me tromper. Ou je déclenche les rires, et j’ai réussi, et j’ai dit des choses intéressantes ; ou les gens ne rient pas, et je me suis trompé. C’est net ! Un poète peut croire son poème beau. Se le dire et se le redire et, dans la mesure où il le dit aux autres et où les autres ne l’écoutent pas, dire : les autres sont des imbéciles. Il peut toujours dire ça. Nous, non. Parce que le rire n’est jamais imbécile, jamais imbécile. Quand on rit d’une chose, c’est parce qu’on a compris la vérité de cette chose. Alors quelle contrainte, mais quel plaisir aussi ! C’est fabuleux de ne pas se tromper et d’avoir un guide. […] C’est pour ça que le public est irremplaçable. […] Et ce public doit être séduit, il doit partir, il doit avoir confiance. S’il garde son jugement, c’est raté.

[…]

Il y a des admirateurs qui me disent : je ne ris pas à ce que vous faites. Les gens qui me disent ça ne me font pas plaisir. J’aimerais mieux que vous compreniez moins ce que je dis et que vous riiez plus à ce que je fais. Parce que si vous riez, vous comprenez, mais c’est une certitude. Tandis que si vous me dites que vous avez compris, mais que vous n’avez pas ri, je n’en suis pas si sûr. »

De la morale : « Quand on aime les gens, il n’y a pas besoin d’aller la chercher dans les livres »

« Ce sont les interdictions, quelques fois, qui font l’habileté. Si on avait toute la facilité, on ferait de la facilité. Ce sont tous ces problèmes qui se posent et qu’il faut résoudre qui font l’intérêt de la chose, peut-être, surtout quand on sait qu’au bout, il y a le rire.

[…]

Il y a des mots qu’on n’ose plus employer, lâchement. Mais la morale… Si on n’a plus de morale, on est foutus ! Qu’on croit ou qu’on ne croit pas, qu’on ait un esprit religieux ou pas, la question n’est  pas là. Il faudrait qu’on soit assez forts pour avoir une moralité sans religion, même pour ceux qui ne croient pas. La moralité, ça va de soi. Quand on aime les gens, la moralité, il n’y a pas besoin d’aller la chercher dans les livres. Elle est dans les rapports avec les gens. On s’abstient de faire de la peine à quelqu’un. Cela va de soi, non ? « 

De la vie : « Je suis stupéfait devant la façon dont le monde tourne et dont les gens se comportent »

« Je suis parfaitement impuissant devant les drames du monde. Impuissant devant la faim dans le monde. Je m’en veux. Combien de fois je m’arrête de vivre, en me disant : qu’est-ce que je fais là ? il faudrait… Et je continue, et je ne peux rien faire. Je pourrais peut-être faire. Mais je ne peux pas être un amuseur, un rigolo et, en même temps, m’occuper de la détresse du monde. C’est dommage, ce n’est pas possible. Alors je bas ma coulpe. Je m’en sors parce que je distrais les gens, c’est utile, je me raccroche à ça. Mais je suis stupéfait, ahuri devant la façon dont le monde tourne et dont les gens se comportent. Moi aussi, sans doute ! Mais ça vient de notre aventure, pas des gens. Ce qui nous arrive est terrible, l’aventure de la vie est terrible, et magique, et merveilleuse. c’est tout ça. D’un coté, l’horreur, la détresse, et, de l’autre coté, il y l’amour. »

  • *Raymond Devos, dans « Raymond Devos ou la peur des mots », de Françoise Rullier-Theuret (1996)

Article écrit par R. Le Grognard

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