Question : faut-il rendre le vote obligatoire ?

Carte électorale (source : Wikipédia)
Carte électorale (source : Wikipédia)

Et si le vote devenait obligatoire ? C’est une suggestion du député PS Philippe Doucet dans une lettre ouverte à Manuel Valls, recensant « 24 propositions pour lutter vraiment contre l’Apartheid territorial, social et ethnique ». Une suggestion défendue par certains, à l’Assemblée nationale, qui pourrait bientôt aboutir à une proposition de loi.

« Je vais déposer une proposition de loi à l’Assemblée nationale cette semaine pour le vote obligatoire. » Comme il le confirmait le 10 mars sur les ondes de Sud Radio, François de Rugy, co-président du groupe EELV à l’Assemblée nationale, a décidé de s’attaquer au problème de l’abstention lors des différentes élections. La solution paraît simple : obliger les citoyens à se rendre dans les bureaux de vote.

François de Rugy à l'Assemblée nationale, en 2011 (Creative Commons)
François de Rugy à l’Assemblée nationale, en 2011 (Creative Commons)

Il faut dire que l’abstention a effectivement progressé de façon radicale ces 15 dernières années. Aux législatives, par exemple, elle a systématiquement grimpé depuis 1997, passant de 28,9% au second tour, cette année-là, à 44,59%, en 2012. C’est également le cas aux deux tours des municipales depuis 1983, où elle atteignait 20 à 21%, tandis qu’elle culminait à 39% en 2014. Sans parler des ex-départementales, les cantonales, où l’on est passé de 34,52% au premier tour en 2001, à 56% en 2011. Si l’abstention reste généralement limitée lors des élections présidentielles, elle offre, néanmoins, une lecture intéressante des résultats : seuls 39,08% des Français en mesure de voter avaient réellement choisi François Hollande, en 2012. Et ils n’étaient que 22,32% au premier tour…

Un constat qui pose problème aux élus : « Si l’on veut que les élections aient du sens, que les élus aient davantage de légitimité, il faut prendre des mesures, le vote obligatoire en fait partie », explique François de Rugy.

Alors…

Question : faut-il rendre le vote obligatoire ?

Hypothèse 1 : Oui. Parce que le droit de vote est l’une des grandes conquêtes des sociétés post-monarchiques, il est à protéger et préserver. Quitte à l’imposer ? François de Rugy le martèle : « La République, ce sont des droits et des devoirs. On a beaucoup parlé de la République au mois de janvier, avec les attentats. Maintenant, il faut être concret sur les valeurs de la République. » D’autant que le vote blanc est désormais reconnu, même s’il n’entre pas en compte dans les suffrages exprimés. « Si l’on n’est pas satisfait de l’offre politique des partis et des candidats qui se présentent, on a la possibilité de voter blanc », continue le co-président d’EELV. « Et ce vote est décompté de façon précise. » 

Pour Marine Le Pen, c’est aussi une façon de replacer le vote au centre de la vie civique de chacun et de sensibiliser l’électeur à l’importance de cette démarche. Punir pour mieux guérir ? Sur Europe 1, elle a confirmé que le Front National pourrait soutenir EELV dans cette proposition : « Moi, ça ne me choquerait pas, parce que je pense qu’il est fondamental que chaque Français soit conscient que le vote détermine son quotidien, détermine son avenir. » Une coercition en forme d’éducation populaire, qui pourrait permettre à ceux qui s’en était éloignés de s’intéresser à nouveau à la politique. A moins qu’ils ne préfèrent l’amende, de 22 à 35€…

Et, qui sait, d’octroyer une place encore plus importante au vote blanc, si les sceptiques, parmi les abstentionnistes, portent leur suffrage sur ce moyen de protestation.

Hypothèse 2 : Non. « C’est une absurdité démocratique que d’obliger les gens à voter, surtout dans un pays qui dit chérir les libertés. » Jérôme Chartier, député UMP, est catégorique sur le sujet, dans les colonnes du Parisien. « Le devoir, c’est surtout d’arriver à convaincre les électeurs que leur vote est important. […] A force de se regarder nous-mêmes le nombril, on a perdu beaucoup d’électeurs. » Des propos qui tombent sous le sens, même si ce même Chartier s’égare ensuite, dédouanant la droite de sa responsabilité – partagée avec la gauche – dans cet échec.

Les réflexions d’un document du Sénat sur la question, en 2003, allaient dans le même sens : « L’introduction d’une telle disposition en France ne s’inscrirait pas dans un mouvement général ». Ce document notait, par ailleurs, que « l’obligation de voter ne subsist[ait] plus qu’en Belgique, en Grèce, au Liechtenstein, au Luxembourg, dans le canton suisse de Schaffhouse et dans le Land autrichien du Vorarlberg ». Et encore… Les sanctions, en Suisse et au Liechtenstein sont avant tout symboliques – Suisse et Liechtenstein dont la vie politique s’appuie sur de véritables outils de démocratie directe. La conclusion de ces réflexions ? « Depuis quelques années, le vote obligatoire est très critiqué. Les abstentionnistes sont de plus en plus nombreux et refusent de payer les amendes. Ils demandent l’abolition du vote obligatoire au motif que voter doit être un droit et non une obligation. » 

En Belgique et au Luxembourg, le taux de participation aux élections européennes avait atteint 90%. La mesure semble efficace… mais ne garantit, en rien, que ce vote contraint soit fait de façon réfléchie et renseignée. Responsable. En somme, l’idée, idéologiquement très discutable, ne s’attaque pas aux causes réelles de l’abstention : l’ineptie du débat politique actuel.

Opinion :

Si le débat politique intéresse si peu, c’est peut-être :

1/ qu’il n’est pas à la hauteur des attentes des électeurs. Les propositions des différents partis s’avèrent peu différenciées, en-dehors des sujets de société. Les problèmes économiques ne trouvent, eux, que des réponses partielles, principalement superficielles. Des évolutions de surface, sans réflexion de fond. Dans un article sur l’abstention et le vote blanc publié à l’aube de la présidentielle, en 2012, Le Monde était allé à la rencontre de ces électeurs qui refusent de choisir un candidat. Le témoignage de Maylis est édifiant : « Cette classe politique semble si loin de nous ! Les choses semblent empirer pour tous les Français et, eux, ils s’étripent à coups de petites phrases, de tacles. Le niveau est bas, bas, bas… Quelle tristesse ! Quelle démocratie ? Quelle République ? J’ai le sentiment que les conditions d’une belle révolution sont réunies, mais qui saura porter la rupture nécessaire à notre société ? »  Tout comme celui d’Eric, 40 ans, qui ne mâche pas ses mots : « Entre deux extrêmes aussi démagos et populistes l’un que l’autre, déversant leur fiel, l’un sur les riches, l’autre sur les étrangers ; entre deux candidats qui ne se focalisent que sur de l’accessoire, le halal ou la race dans la Constitution. Ce serait risible si la France n’était pas au bord du gouffre ; mais, là, c’est non seulement pitoyable, mais criminel envers le pays. »

2/ que très peu de ses acteurs peuvent se targuer d’une présence dépassant les frontières de leur parti. Au sujet des discours de François Hollande, Christian Combaz, écrivain et journaliste, se catastrophait de façon virulente dans les colonnes du Figaro : « Son discours ne porte pas même un blue-jean, il est affublé d’ un jogging à bandes. Son rapport à la parole, sa maîtrise de la syntaxe, la précision de son vocabulaire, l’autorité de ses propos, la qualité de sa gouvernance, forment un tout, mais le seul problème est qu’il ne ressemble à rien. […] Il dévalue sa parole en la prodiguant dans [un] registre grammatical assez étroit […] et de surcroît sur un ton dix fois trop personnel. C’est-à-dire qu’il parvient à joindre, à la médiocrité de son langage, à sa mollesse syntaxique, un emploi systématique du « je ». » Nicolas Sarkozy, en son temps, avait également été fustigé pour la qualité de sa langue, comme lors de son discours à l’usine Alstom, dans le Doubs, en 2009 : « Franchement, par moments, on s’demande c’est à quoi ça leur a servi toutes ces années pour avoir autant de mauvais sens ! » « Si y en a que ça les démange d’augmenter les impôts, ils oublient qu’on est dans une compétition. » Ce même Nicolas Sarkozy qui disait de la langue française en 2007 : « Le français, c’est l’âme de la France, c’est son esprit, c’est sa culture, c’est sa pensée, c’est sa liberté. C’est le droit de penser autrement que selon la pensée dominante. » La langue ne fait pas le vote, certes, ni les qualités humaines. Mais la parole de ces hommes politiques reste le seul contact qu’ils ont avec le citoyen lambda.

3/ que les électeurs n’ont pas l’impression d’avoir le moindre pouvoir. « Le régime dans lequel on vit aujourd’hui n’est pas une démocratie », analyse Etienne Chouard, un partisan du tirage au sort, sur son site. « C’est autre chose, qui pourrait être meilleur que la démocratie si on en redéfinissait les règles, mais ce n’est pas une démocratie. Notre régime actuel consiste à désigner des maîtres parmi des gens que l’on n’a pas choisis, qui vont tout décider à notre place, et contre lesquels on ne peut rigoureusement rien. Ce régime-là est une anti-démocratie qui a été voulue par des penseurs oligarchiques, les riches de la fin du XVIIIème siècle. » En découle alors un constat simple : le démocratie est directe ou n’est pas, mais ne peut être représentative. Ce sont les contours de cette représentation qui devraient être redéfinis pour que l’électeur joue à nouveau un rôle. Evidemment, la professionnalisation de la politique qui, en soi, demeure un contresens, ne permet, en l’état, aucun changement. « La politique ne doit pas être un métier ! » s’insurgeait Olivier Besancenot sur France 2, en 2012. « Tant qu’elle sera un métier pour trop de candidats, tout sera biaisé parce que le but du jeu, c’est d’être élu et continuer à en vivre. » Gaëtan Gorce, sénateur socialiste de la Nièvre, s’indignait également sur son site, en 2013 : « Mais comment  ne pas voir qu’il s’agit là aussi du produit d’une professionnalisation à outrance de la vie publique qui fait que l’on devient toujours plus tôt, toujours plus jeune, dépendant, pour vivre, d’un mandat ou de celui ou celle qui l’exerce ? Loin de corriger cette déviance, la parité comme le non-cumul des mandats vont conforter cette tendance en favorisant l’ascension de clones sans jamais contribuer à un quelconque renouvellement, notamment celle INDISPENSABLE relative à l’origine sociale des dirigeants. »

4/ que tout est fait pour que l’électeur ne s’y intéresse pas. La conservation de privilèges individuels devance un éventuel bien commun au rang des préoccupations, sensibilisant d’autant plus les oreilles aux discours les plus démagogiques, assourdissant du même fait les stridences des voix suspicieuses et interrogatives. Une forme de crétinisation de l’électeur, gavé d’une politique bien grasse sauce TF1 ou BFM TV, une politique caricaturale, loin de son sens premier et de l’engagement citoyen. Une politique qui se complaît dans ses rengaines, répétant ses discours de façon lancinante jusqu’à ce qu’ils soient entièrement ingérés, puis digérés – la chasse aux non-Charlie, comme celle aux amalgames, après les attentats du 11 janvier, en témoigne. Des mots qui, originellement plein de sens, deviennent ineptes à force d’usure. « Je ne crains pas le suffrage universel », confiait déjà Alexis de Tocqueville au XIXème siècle. « Les gens voteront comme on leur dira. »

La question n’est pas de rendre le vote obligatoire, mais de le rendre réellement volontaire. Pas sûr que la volonté de l’électeur soit la priorité du politique.

Article écrit par R. Le Grognard

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