Fillon-Jouyet : petits meurtres entre amis

François Fillon, à l'Assemblée nationale, en 2007 (source: Wikipédia)
François Fillon, à l’Assemblée nationale, en 2007 (source: Wikipédia)

A qui, la vérité : François Fillon ou Jean-Pierre Jouyet ? Ce jeudi 28 mai 2015 s’ouvre le procès en diffamation qu’intente François Fillon contre, notamment, Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée. Fillon dément avoir demandé à Jouyet d’accélérer les procédures judiciaires contre Nicolas Sarkozy en juin 2014.

« J’aurais pu, comme il arrive souvent dans la vie politique, supporter en silence la manœuvre destinée à salir mon honneur, dont je suis victime, et passer à autre chose. […] Je n’ai pas voulu qu’il en soit ainsi. » L’« honneur ». François Fillon se défend pour l’« honneur ». Tout du moins, c’est sur ce mot qu’il a insisté devant le tribunal correctionnel de Paris, ce jeudi 28 mai.

C’est, en effet, aujourd’hui que s’ouvre le procès en diffamation qu’intente François Fillon contre : Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée ; Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes et auteurs du livre Sarko s’est tuer ; leur journal, Le Monde ; et leur maison d’édition, Stock. Pour l’« honneur », puisque François Fillon ne demande qu’un euro symbolique de dommages et intérêts.

L’imbroglio : Fillon aurait dit à Jouyet, qui aurait raconté aux journalistes que…

Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l'Elysée, en 2009 (source : Wikipédia)
Jean-Pierre Jouyet, secrétaire général de l’Elysée, en 2009 (source : Wikipédia)

L’objet de la discorde, l’objet de cet honneur sali ? Des propos qu’aurait tenus l’ex-Premier ministre lors d’un déjeuner avec Jean-Pierre Jouyet et un ami commun, le 24 juin 2014. Ce jour-là, François Fillon aurait demandé au secrétaire général de l’Elysée d’accélérer les procédures judiciaires en cours contre Nicolas Sarkozy : l’affaire Bygmalion, le dépassement des frais de campagne en 2012…

Par la suite, en septembre 2014, Jouyet aurait rapporté les mots de Fillon aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, lors d’un entretien accordé à l’Elysée. Entretien dont Davet et Lhomme se font l’écho dans leur ouvrage, publié en novembre 2014, Sarko s’est tuer. Un imbroglio d’autant plus complexe qu’à la sortie de l’ouvrage, Jouyet a d’abord nié avoir raconté quoi que ce soit aux deux journalistes. Avant de reconnaître ses propos, Davet et Lhomme détenant un enregistrement de leur conversation.

Un enregistrement de la conversation entre Jouyet et les journalistes

Des bandes qu’iTélé a pu se procurer, en diffusant des extraits ce jeudi 28 mai. Sur les 52 minutes de conversation avec Jouyet, les journalistes en ont remis près de dix à la justice, prétextant la protection de leurs sources pour ne pas communiquer l’enregistrement complet. Dix minutes, dont deux passages de quelques secondes, où il semble être mention de François Hollande, ont été coupés. Dix minutes, où Jean-Pierre Jouyet parle de « trucs », de « machins », bredouillant et cherchant ses mots. En voici une retranscription partielle :

Jouyet : où Fillon s’emporte contre Nicolas Sarkozy

« Où Fillon a été le plus dur – vraiment le plus dur –, c’est sur le remboursement que Sarkozy avait demandé, euh… vous savez… enfin, vous connaissez ça mieux que moi, parce que je connais pas bien, des pénalités et des trucs euh… sur euh… pour les dépassements des frais de campagne. Fillon m’a dit, texto : « Jean-Pierre, c’est de l’abus de bien social. C’est une faute personnelle, il y avait pas de trucs, il y avait rien à demander à l’UMP de… de… de (il bredouille)… de payer tout ça. Il était extrêmement clair. »

Jouyet : où Jouyet rapporte les propos de Fillon à François Hollande

« Et puis, il me dit : « Mais Jean-Pierre, t’as bien conscience que si on… on… vous… vous (il bredouille)… vous tapez pas vite, vous allez le (Nicolas Sarkozy) laisser, euh… revenir. Alors, moi, je reviens, après, j’accomplis ma mission, je reviens voir le Président, je lui dis : « Bon, écoute, voilà ce qu’a dit Fillon, c’était très intéressant. » J’ai tout, tout le machin. Puis, je lui dis : « Ce qu’il demande, c’est taper vite. » Eh… il me dit : « Oui, mais taper vite, comment ? On peut pas… C’est la justice ! » Je lui dis : « Ben, je te le fais pas dire, c’est ce que je lui ai dit, c’est ce que je lui ai dit. »

Jouyet : où Fillon demande de « taper vite » contre Nicolas Sarkozy

« Moi, maintenant, je vois comment les choses se passent à l’Elysée. [Coupure de trois secondes] Quand Fillon m’a dit ça, j’ai dit : « Tiens, oui, on pourrait peut-être simplement signaler le machin, euh… Mais François m’a dit : « Non, non, on ne s’en occupe pas, le truc, le machin [coupure de deux secondes]. [Question des journalistes : « C’était quoi, les mots exacts de Fillon ? »] Taper vite. C’était… oui, c’était… c’était… c’est… c’est… c’est… c’était (il bredouille)… c’était plutôt : « Il faut quand même sortir vite », ou quelque chose comme ça. »

Depuis, malgré ces bandes dans lesquelles Jean-Pierre Jouyet semble clairement pointer François Fillon du doigt, le secrétaire général de l’Elysée a encore changé sa position : il ne reconnaîtrait pas ces propos, affirmant avoir été enregistré à son insu et clamant une manipulation.

Fillon, de son côté, dément en bloc : s’il a bien rencontré Jouyet lors d’un déjeuner le 24 juin 2014, non, il n’a pas abordé les affaires de l’UMP avec lui, ni parlé de Nicolas Sarkozy. « C’est non seulement invraisemblable, mais c’est catégoriquement faux », affirme son avocat, Maître Jean-Pierre Versini-Campinchi, sur iTélé. « Nous sommes en présence d’un montage, d’un montage politique. »

Une entreprise visant à « semer la zizanie au sein de [sa] famille politique », selon Fillon

Le troisième convive, un ami commun des deux politiques, Antoine Gosset-Grainville, va dans le même sens. Dans un entretien pour Le Figaro, en novembre 2014, il rapportait que le déjeuner avait été organisé par Jean-Pierre Jouyet et « n'[avait] pas porté sur des questions de politique nationale, encore moins sur les affaires de l’UMP ». « A aucun moment, François Fillon n’a sollicité la moindre intervention de la part de Jean-Pierre Jouyet sur un quelconque sujet politique. » Gosset-Grainville étant l’ancien directeur de cabinet adjoint de Fillon, lorsque celui-ci était Premier ministre.

De quoi inciter ce dernier à crier au complot au cours de son audience, ce jeudi, devant le tribunal correctionnel : Jouyet aurait agi en « service commandé », dans une entreprise visant à le « décrédibiliser » et à « semer la zizanie au sein de [sa] famille politique ».

Mais alors?…

Difficile d’y voir clair. Il ne paraît pas improbable que François Fillon ait demandé à Jean-Pierre Jouyet d’accélérer les procédures en cours contre Nicolas Sarkozy, le dangereux rival. Ce ne serait pas la première fois que des politiciens s’adonnent à ces coups bas. Qui sait, peut-être l’a-t-il fait sous le sceau de la conversation, ce genre de conversation qu’on peut avoir avec un ami… A moins que ce ne soit faux ?

Sarko s'est tuer, l'ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (novembre 2014 - éditions Stock)
Sarko s’est tuer, l’ouvrage de Gérard Davet et Fabrice Lhomme (novembre 2014 – éditions Stock)

Car, dans le même temps, on a peine à croire Jouyet, lorsque celui-ci raconte aux journalistes comment il a rapporté les propos de Fillon au Président : « Ce qu’il (François Fillon) demande, c’est taper vite. Eh… il (François Hollande) me dit : « Oui, mais taper vite, comment ? On peut pas… C’est la justice ! » Je lui dis : « Ben, je te le fais pas dire, c’est ce que je lui ai dit, c’est ce que je lui ai dit. » La ficelle est un peu grosse…

Surtout, dans l’enregistrement, Jouyet semble particulièrement hésitant et imprécis. Les « trucs », le « machin », des « euh » et autres épanalepses qui n’ont, ici, rien d’une figure de style. Enfin, les coupures, si elles ne sont pas longues, et ces bandes raccourcies laissent supposer qu’un certain nombre de choses restent cachées. De quoi instiller le doute et obscurcir un peu plus la lecture de cette affaire.

Et salir l’« honneur » – non ! pas de François Fillon –, mais de la vie politique française qui, elle, en sort « décrédibilisée ».

Article écrit par R. Le Grognard

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