Kamasi Washington, des gangs d’Inglewood aux dissonances du jazz

Kamasi Washington a sorti The Epic, en mai 2015, un triple album qui place le saxophoniste parmi les grands du jazz.

Kamasi Washington a sorti The Epic, en mai 2015, un triple album qui place le saxophoniste parmi les grands du jazz.

Le saxophoniste américain Kamasi Washington a sorti, en mai, The Epic, un triple album qui en fait l’une des figures marquantes du jazz actuel. Mais Kamasi Washington, du haut de ses 34 ans, c’est avant tout une histoire, presque un roman. Portrait.

« Pour moi, la musique était un bouclier. Je passais des heures avec mon saxophone, je l’emmenais partout avec moi, j’avais l’impression qu’il me protégeait de la violence. » Kamasi Washington a eu le choix : la bourse ou la vie, le gang ou la musique. Avant de devenir le saxophoniste qu’on connaît aujourd’hui, il a grandi à Inglewood, près de Los Angeles, dans un quartier secoué par les conflits entre bandes rivales. A quelques centaines de mètres du cimetière où reposent Ray Charles, Chet Baker, Ella Fitzgerald ou encore Etta James.

Washington et Coleman
Parmi les référents de Kamasi Washington,
Ornette Coleman. Au sujet de ce dernier,
décédé en juin 2015, Kamasi Washington dé-
clarait, dans une interview pour Tindal :
« L’une de mes grandes révélations, c’est
Ornette Coleman et son album Free Jazz.
Je n’oublierai jamais les premières mesures
de cette cacophonie qui débute l’album,
comme elle amène ces harmonies dissonantes
complètement incroyables. Je n’avais jamais
réfléchi à la relation entre le chaos et
l’ordre dans la musique, avant ce jour. La
cacophonie est un état puissant et je l’uti-
lise dans ma musique aujourd’hui. C’est
aussi ce qui fait que certains adorent
Ornette et que d’autres ne le comprennent
pas du tout. »

Un signe du destin ? Pas vraiment, ni une vocation. Ou plutôt, si, mais une de ces vocations dont la voix peine à se faire entendre dans le brouhaha d’un quartier où le gun chromé semble plus accessible que la culasse d’un sax’. Pourtant, Kamasi l’a entendue, cette voix, son appel, l’appel de la musique, bien aidé par le père, prof de musique. Car, s’il est allé chercher sa passion de jouer au fond des caniveaux, là où pissent les gangstas, et sur les murs graffés aux moellons décrépis, il l’a aussi trouvée dans le salon familial, où il l’observait, enfant, faire chanter son pavillon en laiton. « Mon père est saxophoniste, mais il ne voulait pas me laisser en jouer », raconte-t-il dans une interview pour Ulyces. « Il disait que je devais d’abord apprendre la clarinette et la flûte, le saxophone étant le plus accessible des trois. » A l’époque, il n’a que huit ans, mais joue déjà de la batterie depuis l’âge de deux ans, ainsi que du piano. « Un jour, mon père a laissé traîner son saxo. Je l’ai pris, j’ai commencé à en jouer. C’était fou : tout ce que je savais faire à la clarinette, je le réussissais du premier coup au saxophone, en mieux. C’était la première fois que je touchais à l’instrument. Quand mon père a vu ça, il m’a pris au sérieux. Ce jour-là, j’avais trouvé ma voie. »

Des gangs au jazz, du flingue au saxophone

Il aurait pu s’égarer. Rater l’intersection, se tromper au carrefour. Passer à côté, comme beaucoup d’autres : « La violence des gangs était très présente, les jeunes étaient soumis à des pressions. On n’était jamais loin de basculer dans une vie criminelle. » C’était l’adrénaline, le groupe, la thune et le respect facile – factice. Ç’aurait pu être le C-Walk, cette danse en V que les membres des Crips exécutaient les pieds dans les flaques du sang des Bloods… plutôt que le solfège. « D’ailleurs, j’avais envie de faire partie d’un gang. De laisser s’exprimer cette part négative de moi-même. Mais j’ai trouvé la musique. » Et le saxo.

Le C-Walk est devenu, avec le temps, une danse du répertoire hip-hop.

Un saxo qu’il brandit comme un gilet pare-balles, dont les mélodies couvrent le fracas nocturne des règlements de compte. Wayne Shorter, Charlie Parker, les Jazz Messengers… Des références et du travail, beaucoup de travail guident les pas de Kamasi Washington sur le bon chemin. « Du fait que j’étais musicien, les gangsters me laissaient relativement tranquille. Quand ils ont réalisé que je m’entraînais sept heures par jour, ils ont arrêté de m’embêter. Certains m’encourageaient, il y avait des mecs très cools, vraiment. »

The Epic et Washington en guide

En somme, c’est le jazz qui a sauvé sa vie. Kamasi Washington en a bien conscience, à l’heure où il sort un triple album, The Epic. 172 minutes, 32 musiciens, 20 choristes et Kamasi, au milieu, avec son collectif, le West Coast Get Down. Un couronnement pour le jazzman de 34 ans ? Le début d’une nouvelle histoire ? Ni l’un, ni l’autre. Mais une œuvre monumentale qui résonne comme un véritable manifeste. Le manifeste d’un gamin d’Inglewood qui n’a rien oublié, malgré la réussite et les collaborations prestigieuses (Kendrick Lamar, Flying Lotus, Snoop Dogg…). Dans les colonnes de 20 Minutes, en mai 2015, Kamasi Washington le résumait avec ses mots, tout simples : « J’ai compris comment la société a poussé les Afro-Américains dans un coin sombre et comment la musique permettait à certains de s’en échapper. J’ai compris que je voulais faire de la musique qui guide les gens hors de l’obscurité. »

Kamasi Washington et Miles Mosley font tous deux partie du collectif West Coast Get Down.

Article écrit par R. Le Grognard

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