Pôle Emploi, cet « aboli bibelot d’inanité sonore »

6 065 600 personnes : ou le nombre d'inscrits à Pôle Emploi, toutes catégories confondues, selon des statistiques du mercredi 24 juin (infographie RTL).
6 065 600 personnes : ou le nombre d’inscrits à Pôle Emploi, toutes catégories confondues, selon des statistiques du mercredi 24 juin (infographie RTL).

« Cela fait maintenant plusieurs mois que je m’aperçois qu’on assiste à une hausse atypique, presque incompréhensible, des demandeurs d’emploi en activité.
[…]
Ainsi, la catégorie C a augmenté de 13,7% depuis novembre 2014 contre +1,9% pour la catégorie A (NDLR : sans activité) et +4,2% pour la catégorie B (NDLR : moins de 78h travaillées dans le mois).
[…]
Plus notable encore, la proportion de personnes positionnées en catégorie C travaillant à temps plein atteint 35% sur les 12 derniers mois.
[…]
[Se] pose la question de la prise en charge opérationnelle, statistique et juridique de ces personnes qui travaillent pour la plus grande partie de leur temps, sinon la totalité, et ne relèvent pas de l’offre de services et du système de droits et obligations classiques du service public de l’emploi. »
François Rebsamen, Ministre du travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social

Ce laïus suffit amplement à lui-même : tenu par un Ministre du « dialogue », il prête à rire aux larmes, si risible et si grave à la fois.

« Aboli bibelot d’inanité sonore. »

Il est extrait d’un courrier adressé par François Rebsamen à l’IGAS, l’Inspection Générale des Affaires Sociales, que s’est procuré l’AFP, ce jeudi. Dans ce courrier, le Ministre s’étonne : le nombre de demandeurs d’emploi ayant travaillé plus de 78 heures dans le mois, soit deux semaines à temps plein, augmente.

Les différentes catégories de
demandeurs d’emploi
– catégorie A : demandeurs d’emploi tenus
de faire des actes positifs de recherche
d’emploi, sans emploi
– catégorie B : demandeurs d’emploi tenus
de faire des actes positifs de recherche
d’emploi, ayant exercé une activité réduite
courte (de 78 heures ou moins au cours du mois)
– catégorie C : demandeurs d’emploi tenus
de faire des actes positifs de recherche
d’emploi, ayant exercé une activité réduite
longue (plus de 78 heures au cours du mois)
– catégorie D : demandeurs d’emploi non tenus
de faire des actes positifs de recherche
d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation,
d’une maladie…)
– catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus
de faire de actes positifs de recherche
d’emploi, en emploi (par exemple : bénéficiaires
de contrats aidés).
source : INSEE
Des demandeurs d’emploi qui travaillent. On pourrait imaginer beaucoup d’explications, du CDD de courte durée aux activités d’auto-entreprise de complément, mais la simple sémantique de François Rebsamen coupe l’envie de disserter sur des chiffres qui cachent, souvent, une grande précarité professionnelle.

Le « demandeur d’emploi » en est réduit à une catégorie, un pourcentage, une durée, un temps de travail et des « actes positifs de recherche » – ou un nombre de mails et de candidatures quotidiennes. Un chiffre, en somme, un simple numéro.

Alors n’allons pas chercher plus loin l’inefficacité patente d’un service comme Pôle Emploi.

N’allons pas chercher plus loin l’absurdité des courriers reçus et envoyés à cette administration qui n’a rien d’un « pôle » pour l’« emploi ».

N’allons pas chercher plus loin son incapacité à résoudre des situations particulières et à accompagner les chômeurs dans leur recherche d’emploi.

N’allons pas chercher plus loin l’ineptie générale de démarches improbables, de cul-de-sacs systématiques, de documents manquants bloquant les procédures, parfaitement inadaptées à la variété des situations rencontrées.

  • Car, oui, si votre ex-employeur ne vous a pas payé, s’il ne vous a pas licencié en bonne et due forme, s’il s’est refusé à vous délivrer la précieuse attestation Pôle Emploi le jour où il vous a lamentablement viré, s’il a enfreint la loi, vous n’aurez pas le droit à l’assurance chômage pour laquelle vous avez cotisé.
  • Oui, si vous avez été en arrêt de travail avant de quitter l’entreprise, si la Sécurité Sociale est incapable de vous donner des justificatifs en temps et en heure, vous ne pourrez pas faire valoir vos droits – et devrez supporter, parfois sans aucune ressource, un délai qui, systématiquement, court sur plusieurs mois.
  • Oui, si vous êtes responsable en web-marketing, Pôle Emploi pourra vous proposer une formation d’initiation à l’utilisation des outils du web, ces outils-là sur lesquels reposent déjà tout votre savoir-faire, oui, et, oui, encore, Pôle Emploi peut, à la fois, vous affirmer : « Madame, Monsieur, je ne peux rien faire pour vous accompagner dans votre recherche » et vous demander, néanmoins, de présenter des centaines de mails de justification de vos recherches d’emploi.
  • Une démission d’un poste pour rejoindre une place mieux rémunérée ou plus formatrice dans un monde où la mobilité et la multiplicité des expériences sont valorisées ? « Quand vous quittez un poste, Madame, Monsieur, il ne faut jamais poser votre démission, mais négocier une rupture conventionnelle, sinon, en cas de pépin dans votre nouvelle société, vous n’aurez droit à rien. » Rupture conventionnelle faite sous l’égide de l’Inspection du Travail, que les patrons adorent, évidemment.
  • Une liquidation judiciaire assortie d’une fausse déclaration de votre ancien employeur ? « Madame, Monsieur, si vous n’avez pas l’attestation, vous n’avez pas travaillé. » Vous n’avez pas travaillé. Mais si ! Et bien non. « Alors il faut aller aux prud’hommes ! » Et attendre les trois années nécessaires au verdict.

La France, un pays d’assistés ?

Autant de situations particulières que Pôle Emploi est incapable de résoudre. Des situations, des réalités quotidiennes, des hommes et des femmes, pas des numéros, ni des chiffres qu’on peut manipuler à sa guise, dont on peut modifier le calcul ou biaiser la signification.

Certains diront que la France est un pays d’assistés. Peut-être. Peut-être pas. Le faut-il ? Ne le faut-il pas ? C’est aussi le propre d’une société que de vivre ensemble et, ensemble, de s’assister.

Mais, surtout, surtout, ne l’oubliez pas : derrière chaque pourcentage en hausse ou en baisse, il y a des gens qui fraudent, il y a des gens qui cherchent et il y en a qui, la bouche ouverte, crèvent en silence au fond du caniveau en catégorie A, ou B, ou W.

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