Sur le sable…

La Une de The Independent, le 5 septembre 2015.
La Une de The Independent, le 5 septembre 2015.

Oui, les enfants meurent aussi. Oui, ils meurent ici, ou là, sous les gravats, les bombes ou dans un hôpital. Dans la rue, à Paris et entre deux poubelles. En Turquie, dans les bras de la mer, déposés sur la plage.

La photo du petit Aylan, allongé, le visage dans le sable et les pieds caressés par les vagues, le rappelle brutalement. C’est la force de l’image, celle qui frappe plus durement que les mots, celle qui révolte, qui pousse à réagir, qui gifle d’autant plus fort qu’on en est éloigné.

C’est l’émotion et ce sentiment au goût mêlé, entre fadeur douceâtre et vertige écœurant, où le dégoût de soi, de son confort, de sa sécurité, de sa télé ou de son canapé le joue à la terrible impuissance, fatale, sans solutions.

Oui, c’est l’émotion. Et l’émotion, si elle fait grandir, dépose en nous un zeste d’humanité, est également le terreau de l’erreur, de l’injustice parfois, des mots qui dépassent la pensée. De la bêtise.

« Il faut des bons mots, des petites phrases, des images chocs »

onfray terrorisme

Alors, face à l’image d’Aylan, ce petit Kurde qui ne saura jamais nager, plutôt que de crier, peut-être faut-il respirer, se calmer, s’interroger. La réalité que révèle cette photo, celle de migrants qui fuient la guerre ou cherchent une vie meilleure, raconte aussi le but de qui l’emploie : ces médias, politiciens, obèses de tragédies, qui se gavent de larmes de fast-food. « Il faut des bons mots, des petites phrases, des images chocs avec lesquelles ont retient bien plus volontiers son public qu’avec une longue analyse fine, précise, argumentée, savante », confirme Michel Onfray dans les colonnes du Figaro. « Un clou chassant l’autre, ce qui est majeur un jour cesse de l’être le lendemain. La religion de l’instant présent dans laquelle communient les médias exige qu’on renvoie l’histoire à la poubelle. L’histoire, donc la mémoire. »

En somme, le phénomène de mode propre à exciter la pitié, une simple catharsis passagère. Qui se souvient, aujourd’hui, des 8000 morts et 500 000 déplacés ou des 160 000 maisons détruites lors du tremblement de terre au Népal, fin avril ? Qui se soucie encore des conditions de vie sur place, au milieu des ruines et des épidémies ? Quelques mois ont filé, qui sont comme des années sur l’échelle temporelle de la télévision. Le grand spectacle de la détresse, la messe des yeux rougis et des engagements aussi fracassants qu’ils sont creux.

Dans cette émotion bientôt consommée, ils sont peu ceux qui tempèrent et raisonnent. Ou expliquent, tout simplement, que cette migration, montrée qui sous la forme d’un envahissement à gros renforts de titres chocs, de chiffres et de marées humaines, qui sous celle d’une fuite massive de centaines de milliers de personnes à deux pas de la mort, n’est pas ce que nos sentiments immédiats nous suggèrent.

Non, l’Europe n’est pas submergée

La Une du magazine municipal de Béziers, en septembre 2015.
La Une du magazine municipal de Béziers, en septembre 2015.

Car, non – et Robert Ménard, Maire de Béziers, peut dormir sur ses deux oreilles en espérant que sa conscience lui fiche la paix –, non, l’Europe n’est pas submergée. Elle doit, certes, gérer un afflux massif de migrants ; mais elle le doit, comme elle l’a déjà fait par le passé. En 2014, 660 000 demandes d’asile ont été déposées ; en 2015, 400 000. Mais, en 1992, suite aux conflits en ex-Yougoslavie, 700 000 personnes avaient voulu fuir leur pays, dans une Europe à 15. 800 000 Kosovars en 1996, 500 000 républicains espagnols en 1939 ou 200 000 Hongrois en 1956. L’Europe a toujours survécu, les pays qui ont accueilli ces migrants également. Mieux, comme le rappelle Robin Stunzi, doctorant au Centre des migrations de l’Unine, en Suisse, sur letemps.ch : « Nous sommes trop aveuglés par notre européocentrisme. […] Soixante millions de personnes sont actuellement déplacées de force à l’échelle mondiale […]. L’Europe n’est donc touchée que très marginalement par ce phénomène. »

Et non, tous ces migrants ne sont pas réfugiés de guerre. C’est pourtant la doxa de l’homme qui se réclame d’une conscience sociale. De cet Occidental, imbibé de bons sentiments, qui ne discerne, au final, que le petit Aylan, confronté à des problèmes de grands qu’il n’aurait jamais dû connaître. Le bon sentiment est un luxe d’homme riche ; la réalité du sinistré est parfois celle d’une humanité au fond du caniveau. Pas pour rien qu’une rescapée du naufrage raconte que le papa d’Aylan serait l’un de ces passeurs, qui gagnent leur pain sur la misère des autres… Une rumeur, un témoignage. Et le contexte d’une migration économique pour nombre de ces migrants, dont une partie répondrait à des standards d’éducation élevés dans leur pays, selon une enquête du Secours Catholique. Avec les moyens, surtout, de se payer plusieurs milliers d’euros de traversée.

Le bon sentiment est un luxe d’homme riche

Mais quoi, alors ? Quoi ? Quand le loup est dans la bergerie, peut-on reprocher aux brebis de s’enfuir ? Et quand l’herbe paraît plus verte ailleurs, peut-on leur reprocher de migrer ?

Point de réponse, ni de caricature à croquer, juste des réalités très différentes dont il faut avoir conscience avant de s’indigner. Des réalités qui mènent au juste questionnement, ce questionnement que beaucoup tentent d’étouffer par l’émotion, car il dérange. « Si l’Occident ne veut pas que ces réfugiés périssent en mer, pourquoi ne lève-t-il pas les sanctions qui pèsent sur le peuple syrien et qui ont déjà coûté 143 milliards de dollars à la Syrie ? » lance ainsi une jeune syrienne dans un discours en Serbie.

Faire la guerre en Libye, lâcher des sacs de bombes. S’approprier les ressources d’un pays, jouer le jeu de l’instabilité. Armer, ici, des rebelles ou des opposants politiques, soutenir le Front Al-Nosra d’Al-Qaeda là-bas. Financer la pauvreté, toujours. Car, de la pauvreté des uns naît l’opulence et le pouvoir des autres.

Pendant ce temps, des enfants souffrent dans le silence des indignations quotidiennes et bientôt oubliées. Sur une plage, en Turquie, et en bas de chez vous.

Article écrit par R. Le Grognard

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s